samedi 17 octobre 2009

La lettre; Le couloir; Cendres.


De n'avoir jamais écrit sur le décès de sa mère, Jean Soufre....
-"stop!
-quoi?
-arrête Al, tu vas encore te cacher derrière des calembourgs faciles et des peudos à la gomme. Tu écris: j'en souffre, Jean Soufre connais pas! D'accord?
-je peux raconter à la troisième personne?
-Banco, mais pas d'excès, Alex!"




La lettre.
Tom s'engage dans la rue Ulysse Gayon avec un an de retard sur « La Lettre ».
A l'entrée des années 2000 Bordeaux est sans dessus-dessous. Les travaux ont éventrés ses rues. Ses cours et ses avenues se sont réduites à des couloirs encombrés d'automobiles. La ville comble ses carences de transports en commun et construit son tramway. Pour que « ça aille » mieux il faut d'abord que « ça aille » mal et avant de redécouvrir ses rues ruelles et venelles, le bordelais doit se résoudre à abandonner sa chère voiture et devenir cycliste ou piéton ou se souvenir de l'enfant sur patin à roulette et intégrer la version innovante du roller en ligne pour ne pas s'empoisonner au monoxyde de carbone dans les embouteillages.
Le déplacement à roller est encore dans la zone de tolérance de la maréchaussée et de l'entre-deux législations:
Tout est permis ou presque
Sens interdit, trottoir. Le roller improvise:S'accrocher au bus dans le faux plat montant de la rue Fondaudège, d'une traction sur les bras quitter ce bus qui s'arrête et s'élancer vers le pare-choc de la bagnole à portée de ses petites mains ou bien saisir d'un revers le passage de roue, le corps dans l'angle mort du rétro , sauter les nids de poule et les séparateurs de voie, redevenir fœtus en position de l'œuf dans les descentes entre les voitures, tortiller du cul dans les relances, glisser des huit roues, chercher la sensation forte qui lui fera oublier sa destination et cette chape de plomb qui va l'écraser, lui désintégrer le moral pour les jours à venir.
Rue Ulysse Gayon il y a FR3 mais aussi la maison de retraite, rayon mouroir. Sa maman y compte les heures. Ce ne sont pas les meilleures. Trompe-la-mort s'est raté: il arrive intact à destination! Quittant son habit de voyou, il retire son bandana, déchausse et sort de son sac à dos des chaussures civilisées. Poumons en feu, de l'adrénaline plein les veines, il franchit le seuil. Tête basse de la honte d'être valide dans ce monde de vieillards. Le mollet agressif pourtant mais les jambes de flanelle des peurs précédentes ou de l'épreuve qui l'attend!



Le couloir.
Aux murs sont plaqués les images pieuses de la vierge improbable et du nudiste cruxifié comme des pubs indécentes pour le grand voyage organisé, option paradis pas marrant.
Moïse est là lui aussi, barbu majestueux.Il a les tables de la loi sous le bras et il file les chocottes à tout le monde. Ses sourcils fronçés sur son oeil sévère semble annonçer l'ultime comptabilité. La balance des péchés et des repentances qu'il refilera à son pote St Pierre ou à Cerbère selon les cas et les confessions.
Tom progresse parmi les mourants sur les brancards et les sursitaires en déambulateurs. Il y a sans doute parmi eux des héros ou des lâches, des saintes et des catins et, plus surement, des ordinaires. Comme si la vieillesse donnait à nos bassesses la vertu de l'oubli. Rien ne transparait dans ce monde courbé, vaincu et fatigué.
Sans doute sa trouille le rend- t-elle primaire, binaire, manichéen.
Dans une chambre entrou'verte il aperçoit malgré ses oeillères un squelette relié à la vie par le mince fil de la perfusion.
Il gratte sa barbe de deux jours. Ses joues crissent comme une biscotte que l'on beurre.Autant dire un vacarme dans ce silence: Dérangés, les glissements de ces fantômes en déplacement s'interrompent.
Il contrôle par dessus son épaule s'il n'a pas déclenché une crise cardiaque et repart, gêné d'être vivant. Une odeur de soupe, d'excréments et de javel flotte dans l'air. Les femmes de service ont en permanence des seaux et des serpillères pour chasser les odeurs comme un combat symbolique et inlassable du bien contre le mal. Il a beau s'isoler dans son autisme à vocation salutaire cela ne suffit pas. Il sait qu'elle va, comme tous les jours, éteindre cette tèlè qui s'allume à "Derrick" et finit à "Questions pour un champion"et confondre les prénoms des frères et soeurs pour finalement le reconnaître et le nommer.
Pourtant, le long du couloir qui conduit à la chambre de sa mère il ressent une inquiétude étrange et nouvelle.
Son esprit mystérieusement opportuniste reconstruit les premières années comme un échappatoire. C'était les années de la douce dépendance, celle d'avant la coupure du cordon.
A 18 ans, il subissait le pouvoir de son entre-jambe, conduisait sa moto payée avec les job d'été et suivait sa queue comme un chien suit sa truffe faisant fi de l'inquiétude qu'il lui causait autant en partant enthousiaste qu'en revenant meurtri.Elle le soignait encore et encore.
Et lorsque qu'elle s'aperçevait que les griffures ne devaient rien à ses chutes à moto mais plutôt aux rencontres avec quelques tigresses, la femme libre s'effaçait devant la mère, un sourire étirait ses lèvres, à la commissure pointait une légère fierté maternelle, une indulgence pour ce gamin qui croyait être un homme alors qu'il n'était qu'un marteau-piqueur.
Sa vie progresse à reculons tandis que ses pas le rapproche de sa destination.
Au sol, des marquages et des codes couleurs organisent la circulation entre le réfectoire et les chambres, des sanitaires jalonnent comme des cailloux le parcours de ces petits Poucet incontinents.
Des lisses où s'agrippent des mains tavelées, ridées longent les murs comme le bastingage d'un navire immobile définitivement à l'ancre.
Il accélère le pas et le film de son adolescence impatiente, sans succès, sans excès, disciplinèe, obéissante et boutonneuse.
Son angoisse grandit, son enfance se recroqueville sur des odeurs de cannelle et de pains perdus.
Il a dix ans.
Ce sont aussi les tartines du quatre heures, redoutables: du pain huilé coté croûte et frotté à l'ail autant dire la solitude dans la cour de récré.
Les passagers des coursives deviennent des ombres translucides. Il fait un pas de coté pour éviter de traverser ces hologrammes.
L'angle du couloir.
Il tourne, la chambre 112 approche. Une main géante fait des noeuds avec ses entrailles.
Cinq ans.
La tête dans les jupons tandis que sur le feu, la cuisiniére "tourne" le riz au lait la gousse de vanille et la fleur d'oranger. Encore quelques mètres.
Trois ans.
C'est sa main inquiète sur son front brulant, le Vick's et le camphre pique ses yeux.
Les premiers années.
Les toilettes à la lanoline et les senteurs d'amande douce.
Quelques fauteuils roulants sont rangés dans un recoin tel un parkinq improvisé.
C'est là!
C'est l'heure!
Il frappe.
Lorsqu'il franchi le seuil, c'est un enfant fébrile qui marche à peine:
-" Maman, t' es là?"
Et, c'est un embryon qui tombe sur le sol.
Cordon coupé.
Définitivement!
Elle est là.
Mais elle est morte!
Cendres.
Thomas Benjamin Dunid enchaine les virages qui se succèdent et s'ègrennent comme un chapelet.
Sortie d'Andorre à la Séu d'Urgell suivant le lit du rio Llobregat vers Manresa la montagne qui croyait en avoir finit avec les Pyrénées, sursaute pour les contreforts de Montserrat.
Le 1200cc V4 de la Yamaha mord de son gros gommard (l'énorme pneu arrière) le goudron, glissouille et propulse l'ensemble homme machine qui bascule à droite, en raclant le bitume, dommage que la nuit ne soit pas encore là, ça aurait de la gueule cette gerbe d'étincelle. Affublé d'un vieux Cromwell (casque façon bol), un foulard de lin blanc que le menton saillant tente de percer, les lunettes de glacier fortement teintées, lui font une figure de Montand dans "L'aveu". Dans le perfecto l' urne cinéraire de faïence ishtar blanche sertie d'opale grossièrement fermé par une bande de scotch d'emballage lui fait un buste d'amazone et entrave la fermeture du blouson.
Il est à J-1 de la dispersion des cendres dans la méditerrannée sur les mots de Hérédia pour "les conquérants".
Le jean en cuir détendu des tonnes de Tramontane et de vent d'Autan qu'il a essuyé depuis Bordeaux fasseye et claque sur ses hanches.
Il revoit le petit matin du "jour d'aprés"le "premier du reste de |[leur] vie" sans elle.
Les deux frères ont rassemblés quelques affaires, sans se regarder, reniflant leur peine individuellement. Une vie entière dans un sac à mains, quelque cartons, un sac poubelle. Dans la petite chapelle une vingtaine de personnes figées, stupéfaites, le frère de Paris , la petite fille de Marseille, les soeurs d'Agen, le géniteur de Montcuq rassemblé devant ce visage de cire que personnes n'ose embrasser. Le préposé à la fermeture de la boîte a des gestes lents mais pas trop. Il utilise un vilebrequin moins sacrilège qu'une visseuse élèctrique, plus professionnel qu'un tournevis, un de ses collègues consulte discrètement sa montre: "encore deux mises en bière et c'est l'heure de l'apéro" songe-t-il.
La moto bondit entre les lacets et s'écrase sur sa fourche à chaque freinage comme un gros chat sur une souris. Le pneu avant lèche l'asphalte en miaulant à la limite d'adhérence et s'incline sur son flanc pour la courbe suivante en limant les cales-pieds. L'arriére de la bécane suit en tortillant de la croupe sous l'effet des 100 chevaux envoyés par la rotation de la poignée droite.
Une mémoire moléculaire, intime lui fait revivre le moment originel de sa conception:
Dark Vador, paternel, avant de passer du côté obscur, a laché un milliard de tétards à l'assaut de l'étoile noire.
La flagelle le propulse à la godille comme un missile thermo-guidé. Le crâne d'obus transperce l'écorce de l'ovule se précipant dans sa chaleur et sa lumière tel une phalène avec un devenir de foetus. Des millions d'appelés, un seul élu!
Neuf mois d'apnée, de répit, de repos avant la grande glissade.
Un toboggan, une meurtrière, au bout du tunnel une faible clarté, brûlante pourtant à ses yeux tout neufs, et voilà le gagnant: un être visqueux avec son unique baluchon au bout du cordon.
C'était dans la deuxième moitié du XXème siècle, pas encore le temps du bébé sans fil.
"-Il ressemble à son père!"
Ce n' est pas faux: il vient de faire la connaissance du géniteur, cinquante ans plus tard, dans la chapelle ardente.
Il eut l'envie irrépressible de se jeter dans les bras de ce petit bonhomme dont il est la réplique, un peu moins chauve et pas encore édenté. Il se vît au futur.
Mais il entendit une phrase du passé qui l'immobilisât:
"- Garde - le ton batard!". La voix ne parlait pas de celui du boulanger.
Il s'abstint de chuter dans ces bras revoyant cette scène enfouie dans sa Mnésie:
Les cris et le départ dans la nuit dans le panier d'une mobylette vers une grand mère qui piquait du menton et sentait le vin rouge. On évoquat devant lui qui n'était pour les adultes qu'un objet sans oreilles "l'accident"de la maman, enceinte de la future soeur, après l'avoir déposé comme un paquet misérable et vivant mais impuissant à agir, avec juste assez de lucidité pour souffrir sans comprendre.
En compagnie de ce flash back sonore, sans rancune mais pas sans mémoire, il voit juste à temps le camion d'en face et se glisse dans un trou entre deux voitures. Mais les souvenirs stockés dans sa mémoire verrouillée, s'évadent et ressurgissent à saute-mouton tout comme lui joue à saute-voiture dans la circulation.
Un éclair d'hyper-lucidité encore, et maman: son image de" longue dame brune" repasse en écoutant Callas avec à ses pieds un mouflet réfractaire à la douceur, cassant ses petites voitures, insensible à la beauté et au son de l'aria cantabile de la "Norma"
Pourtant, c'est de cette résurgence mystérieuse que lui est venue l'idée saugrenue sur le chemin du grand bleu: puisqu'elle avait fabriqué toutes les cellules de son corps et élevé, pas très haut, elle serai sans doute présente dans chaque atome de lui et ressentirai les mêmes émotions.
Il improvisât donc ce détour vers le rocker et la diva sur le site éponyme pour assister au concert "Barcelona".
Monastorio de Montserrat.
Tom pose la moto sur sa béquille devant la pompe Repsol. Sur l'esplanade un doberman tente sa chance sur un caniche femelle et pomponnée. Des touristes mitraillent au Canon ou Minolta la façade de l'imposant bâtiment et les machinistes désencombrent le back side tandis que l'ingénieur du son contrôle les balances. S'agirait pas que Larsen s'invite à la fête ce soir:Freddy Mercury, la reine des "Queens", a convaincu Montserrat Caballé, de mêler leur tessiture et leur talent.
Il pénètre dans le "restaurante" contiguë à la station tandis que le pompiste complète "el lleno"(le plein) de sa machine. Des touristes, des routiers se partagent l'espace et le zinc des comptoirs chargés de cagnas (demi de bière) de huevos duros (oeufs durs) de serviettes en papier et de cure-dents siglés "San Miguel", le brasseur local. Le bas du comptoir est ceint d'une lisse basse ou se grattent les bottes, des crachoirs en laiton comme chez Lucky Luke sont disposées dans la sciure et servent de cenicéros (cendriers) pour les plus habiles, le sol alentour est jonché de mègots et pellures d'oeufs des plus maladroits. On jette par terre en Espagne, pas par saleté mais par culture.Il commande -"por favor, un bocadillo al jamon con tortilla y un vaso de Rioja, " pour le plaisir du rrrrr qui roule comme un caillou et aussitot "racler" la rota de la seconde syllabe, dans cet exercice de phonologie musicale qui le régale
Pourquoi un monastère? Pourquoi ici?
Explication par la légende de la vierge noire:
Un peu avant l'an mille des bergers qui ne devaient pas marcher à l'eau claire, signalèrent à l'évêque local des lumières célestes et des chants angéliques aussi crédibles qu'une « rencontre du troisième type » du coté de Roswell.
Le saint homme, très pro, se déplaçât et découvrit une statue de vierge noire dans une grotte.
Avisant de l' eau bènite dans une flaque voisine, il la baptisa« Moreneta » et, dans la foulée, se disant que ce serai sympa de l'avoir entre Grincheux, Dormeur, Simplet et Prof dans son jardin, tentât de la déplacer.
Malgré son volume modeste et sa matière, le bois, son poid rendit l'opération impossible.
Extra-terrestres farceurs ou énigme surnaturelle. Inexplicable donc divine!
En cette période où la terre était plate, la religion, qui persécutera dans un demi-siècle Copernic et Galilée, remplaçait la science: Tout le monde au boulot, car il est plus facile d'empiler des cailloux que de déplacer la statue. L'évêque devient maitre d'œuvre, les bergers, maçons et la grotte monastère, basilique, bibliothèque.
Le lobbying, inefficace en l'an 880, et l'évêque entrepreneur moins efficient que l'attachée de presse de Bernadette Soubirou, la grotte n'a pas eue le destin mercantile de celle de Lourdes. Un hologramme furtif étant sans doute plus convaincant qu'une vierge colorée! "Cette orientation nous épargne les silhouettes de la cité Mariale dégoulinantes d'espoir" songe Tom convaincu que la foi est respectable, la naïveté pitoyable, le commerce insupportable quand il est vampire de la crédulité. L'on n'y pratique pas le miracle mais le chant et la conservation des ouvrages profanes ou religieux par, à l'origine un chœur de castras, la manécanterie, devenu chorale de garçon avant la mue de la puberté.
Pourquoi un concert? Pourquoi Elle? Pourquoi Lui?
Parce qu' un èvénement planètaire, les jeux olympiques de Barcelone, va occuper les sportifs et les chimistes dans quelques jours, le concert en est le préambule avec le rockeur, la soprano et leurs accointances musicales. L'image subliminale de"la longue dame brune" repassant, écoutant Callas amène Tom B. Dunid sur le site
Il espère que son héroïne, ce corps désormais contenue dans le "cendrier"qui déforme son blouson, l'accompagnera dans une ultime fusion lorsque l'opéra le transpercera à coup de décibels.
Fred et la "Caballé" entrent en scène. Sous un péristyle de stuc (c'est du toc) au lieu de porphyre ou de carrhare (c'est du marbre) et des vasques qui voudraient être antiques d'où jaillissent les flammes, ils avancent se tenant par la main. Lui, a abandonné son spencer immaculé bordé de brandebourgs dorés et son pantalon poutre apparente kitchissime de leader des "Queen's" pour un queue de pie marine gansé de velour noir associant le bleu et le noir avec témérité. Elle, a trouvé des rideaux à sa taille qu'elle a drapé autour de ses épaules et un collier de perle qu'elle porte à l' horizontale sur son buste généreux, son visage domine la scène comme la victoire de Samothrace la calandre d'une Roll's. Le décor est clinquant, les voix sont authentiques: la diva pompe cinq litres d'air vivifiant bleuté de la nuit catalane et chante.Nous rentrons éblouis des oreilles dans son royaume de décibels et l'empire de ses neuf octaves.(pas encore écrit)
l'heure des cendres!
Tom se glisse dans le kayak de loc, fixe la jupe dans le bourrelet del'hiloire(*) et sort du Puerto Olympico vers le soleil déjà à moitié de sa course vers le ciel. L'horizon le partage à demi pour glisser son tapis bleu en dessous. Peu de vent, pas de houle, un peu de clapot, un ciel pommelé, des cirrus qui s'effilochent, les bleus qui rivalisent...... Il aurai voulu un bûcher à Bénarès en place ducrématorium de Montussan, le Gange ou l'Atlantique aux pieds de Lisbonnepour l'envol des cendres "comme un vol de gerfauts hors du charnier natal......."Leprocrastinateur en quête de perfection sait désormais que ce Graalest une chimère.Tom ne peut plus différer: L'instant redouté se dresse devant lui comme un censeur sévère. Le voyage iniatique entamé rue Ulysse Gayondans un interminable couloir s'achève pourtant "ici et maintenant."A celle qui dorénavant mesure le néant qui emplit l' ubac de la vie, il est l'heure de dire:- "Merci pour tout maman, adieu Mère"!
(*) ouverture
Un direct au plexus le casse en deux. Dans le larynx une sphère d' amertume lui coupe la parole. Il cherche désespéré un improbable secours à sa douleur. Ou une diversion!
Je suis là comme un imbécile suspendu entre le ciel et l'eau. Ce n'est pas cette flaque de Méditerranée qui est grande, c'est moi qui suis petit.
Et perdu aussi!
Je n'aperçois plus le rivage. Je sais vaguement qu'il est dans mon dos. Comme la vie.Fasciné par l'instant, l'horizon et l'abîme, j'ignore si je dois continuer et dans quelle dimension. Sans aucun pouvoir sur le temps, je peux m'éloigner vers l'épuisement ou basculer vers les abysses. Il me faut un repère, une dérision, une réalité physique, une lourdeur légère,avant que de sombrer, vite!
Quelqu'une quelque part, l'attend. Ce dérisoire espoir l'assomme mais cependant l'anesthésie localement et lui évite un pansement larmoyant sur sa déchirure déclamée.
Il vire de bord, présente sa poupe dans le vent, ouvre le cinéraire et sème sur la mer en jachère son An zéro, son enfance, et sa maman. L'origine brûlée de saquinqua- genèse.
Judicieux. Cela lui évite d'être recouvert par les cendres.
N'empêche, José Maria de Hérédia, têtu, lui glisse son sonnet dans un fantôme de vent:
Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal
Fatigués de porter leurs misères hautaines,
[.....] Et les vents alizés inclinaient leurs antennes
Aux bords mystérieux du monde occidental.
Chaque soir, espérant des lendemains épiques,
L'azur phosphorescent de la mer des tropiques
Enchantait leur sommeil d'un mirage doré;
Ou, penchés à l'avant des blanches caravelles,
ils regardaient monter dans un ciel ignoré
Du fond de l'Océan des étoiles nouvelles.
Tom reprend sa pagaïe. Des embruns qui ne sont pas maritimes brouillent savision.
Tandis qu'il s'éloigne, dans son dos une autre fusion se réalise entre l'âme et la matière. Les particules cendrées se rassemblent étrangement et prennent une forme de migrateur.
L'envergure de scories et de plumes dépose son ombre surnaturelle sur le flot quiondule.
Progressent le mécréant agnostique et l'oiseau fabuleux glissant sur l'eau et le vent, l'un, derrière et l'autre, devant.
L'albatros de cendres gigantesque, avec Gibraltar pour viatique, aux colonnes d'Hercule verra l'Atlantique.
D'Espagne!
Rester en Espagne, encore un peu.....
Il fait chaud en Espagne. De Vigo à Valence et de Pampelune à Grenade. La fraicheur est à l'intérieur, devant le retable immense de la cahédrale de Burgos et dans les couloirs du Prado où Velasquez et Goya attendent l'esthète.Que serait Barcelone sans Gaudi? une Sagrada Familia! A Ségovia, l'aqueduc de trajan joue à saute mouton au dessus de la "Calle vieja" et St Thérèse est à l'abri des remparts d'Avila.
A Médina del campo, l'air est sec comme une atmosphère de guitare et la beauté respire dans le dédale des jardins de Séville à chaque pétale. A Malaga, les rues n'ont pas l'air conditionné, juste la méditerrannée qui s'engoufre et l'Afrique avec elle. Un "coup de Sirrocco" emporte des bouts de Sahara et des particules du Ténéré.
Il y a, à Cadix, une femme qui rêve devant les chevaux au galop en robe d'ébène et les taureaux qui patientent dans une poussière sanguine. La gorge racle sur des phonèmes andaloux et le vin de Xéres glisse sur le palais des merveilles. "On vient au monde à Salamanque" chantait Brassens, d'autres y vont à l'université. Espagne!
Il y a des richesses de langage et trois variantes de vocables pour s'aimer tandis que la notre sur le sujet est univoque:
"Quérer" pour l'affection, "Gustar" pour plaire et Amour se dit Amor, aimer se dit Amar: tu parles d'un cirque.
Barcelone.1.999.
Quelques jours avant la fin du millénaire.
Tom mord la demi tranche à pleine incisives. Le citron vert sèche sa gencive et le sel pince la pointe de sa langue. Il vide son verre d'un geste sec du menton. L'alcool trace une virgule brûlante dans son œsophage comme une allumette égratigne de soufre le frottoir. Il retourne son verre et le dépose à l'envers sur le comptoir. Sept déjà alignés sur le vernis rognés par d'autres téquilas, le cul épais comme une loupe attendent faisant des zéros pour une addition impossible.
La bodega de Juanito, calle San Pedro a conservé son vieux rade. Le laiton et le chêne massif accrochent le lumignon du dealer électronique de cigarettes, exception moderne au fond du tripot.
Une bimbo fraîchement repeinte décroise ses jambes au sommet d'un tabouret. Posée sur le skaï, une mygale apparait dévorant le triangle de satin blanc de son slip.
Tom, arachnophobe temporaire, se détourne.
Un lamparo de Damoclés balance au dessus de sa tête sa pisse de lumière jaune. Il lève le regard. Des tortillons d'adhésif tue-mouches comme des ressorts font du yoyo au plafond à chaque nouvelle capture.
La sirène tarifée se détourne, hautaine et part séduire un autre capitaine.
La mort est là tout autour, se diffuse dans son mental comme un thé qui infuse. Elle attends. Elle s'ennuie. Elle regarde l'agonie des diptères pour patienter. Un poker se termine, une belote commence. Le ventilateur brasse l'air d'une chaleur de boulangerie pétrissant cette farine de sursitaires s'alcoolisant, pressée de la rejoindre.
Tom l'a déjà vu oeuvrer des milliards de fois à différentes allures . Aux cadences infernales, guerres ou génocides, de son industrie. A son artisanat qu'elle exerça sur lui aussi par deux fois : Son aîné suicidé et sa mère dans une chronologie rapide. Une existence nettoyée au jet sur un trottoir, des restes démembrés dans un sac en plastique. Une autre effacée comme une erreur corrigée, une vérité rétablie. Un gisant de cire qu'il veilla dans une chapelle ardente. De longues heures où germèrent les évidences dans son mental. Alors, fleurirent des chardons de culpabilité qui griffent encore son sommeil et firent de lui un père indigne, un mauvais fils,dilettante, sans désirs, sans excuses et sans défenses.
Mots de poésie, maux d'amour, à tord ou à raison elle aura le dernier. Il faut repartir ou dormir, dîner ou rentrer. Décider un truc ou un autre. Les gestes, lents, lourds, arthritiques exhale son innappètence . Regagner sa piaule, son Velux étoilés de fiente, s'abattre, vaincu sur une couche affaissèe. Se réveiller rompu, égratigné des griffures de la nuit.
Aller combattre ce jour déjà abimé, et recommencer, perdre à genoux devant la nuit,affronter encore les succubes(*) .
Demain programme d'attrition nouvelle, burn out récurrent. Alors oui! Vomir, partir, fuir et rouler!
(*) Démons Féminins.
Ne pas bouger.
Surtout, ne pas bouger!
Tom s'est enfin décidé à se pieuter.
Sur le palier, le mot griffonné est toujours sur la porte du voisin. Il pénètre dans la piaule.
Il est tombé sur la couche et dormait déjà quand son corps toucha le grabat comme un chêne abattu retrouve l'horizontalité.
A-t-il dormi un quart d'heure, deux heures ou un jour entier?
Lorsqu'il est rentré hier ou tout à l'heure, le jour pointait. Pourtant, c'est le noir absolu.
L'oeil s'accommode: un rai de lumière fend l'obscurité. Son cerveau se remet en marche comme un engrenage rouillé. Ça grince dans sa tête. Ses facultés cognitives s'activent les unes après les autres, comme un programme informatique sur une vieille bécane:
S'il faisait jour, la luminosité devrait inonder la pièce par le Velux, donc il fait nuit.
Alors, pourquoi ce trait blanc qui ricoche dans le miroir et partage les huit mètres carré de sa cellule de prisonnier consentant?
Il a tenu a rester en Espagne. Barcelone est en pleine "movida" et lui, en mal d'authentique qu'il est sûr de trouver dans l'immeuble glauque au dessus de la bodega de Juanito. Persuadé que la sincérité s'accomode de l'outrance.
Du glauque, du bizarre, chez Juanito, il y en a. Du mescal, du chite, de l'ayawesca et des putes aussi.
Dans cet univers interlope d'Almodovar, entre deux sexes, entre deux vies, le mot griffonné: "soccoro"(au secour!) suivit d' un numéro de téléphone difficilement lisible sur un papier crade et chiffonné, ne l'avait pas inquiété.
Les hurlements qui l'ont réveillé, un peu plus!
Une masse sur le dos l'empêche de bouger. Quelque chose, quelqu'un.
Le "Horla" de Maupassant ou une main sans corps issue d'un roman d'Edgard Allan Poe.
Il essaie de tourner la tête. Échec! Un seul oeil disponible, l'autre est masqué par le traversin.
Le cri d'à coté s'allonge, perd des décibels et devient gémissement.
Il se souvient d'un autre "au secours!"
Il se souvient de La Lettre oubliée que lui écrivit sa mère du fond de son mouroir:
-"quand viendras tu me voir avec Juliette et les enfants ?"
-"Demain" murmure-t-il!
Cela fait un an qu'il dit:"Demain"
Comment dire à maman cette année bien remplie:
Il n'y plus d'enfants.
Il n'y a plus de Juliette.
Il y a la faillite de l'entreprise crée dix ans plus tôt, le divorce, les enfants un dimanche sur deux, les miettes de RMI de son statut de gérant non salarié.
Il y a une menotte d'enfants dans chaque mains, la tristesse des Mac Do, ce repaire du dimanche soir de pères célibattus entre séance de ciné, préparation du balluchon et restitution des enfants. Il y a les petites silhouettes qui s'éloignent un sac dans le dos, un doudou qui dépasse, un calcul mental pour des vendredi qui reviennent, des miracles budgétaires et cette mère oubliée jusqu'à la mort à ne pas savoir comment lui épargner ce double impact.
Il n'y a plus que son nombril et sa peine à plein temps.
Il y a cette fallacieuse protection plus dommageable que l'exposition.
Il vit, depuis avec le poid de l'adieu qu'il n'a pas dit.
Du secours qu'il n'a pas donné.
De l'appel qu'il n'a pas honoré.
De la prière qu'il n'a pas entendu.
Il tente discrètement de remonter un genoux, bouger un orteil, s'appuyer sur un coude.
C'est inutile!
Son corps conserve la position qu'il avait lors de l'endormissement. La mutinerie est totale. La prison est mystérieusement et efficacement verrouillée.
"Looked in" dans un corps qui désobéit.
Combien cela a-t-il duré?
Une heure d'effort et de volonté contrariée, répond la pendule dans le miroir, seule interface avec le monde rationnel.
Intelligence H+1: Il eut l'idée d'utiliser le miroir et sa chiche lumière.
Rien de visible sur son dos.
Sur les murs, le plafond, le plancher il aperçoit des mouches grosses comme le pouce, serrées et noires comme un nessaim de moules sur un bouchot, bourdonnants comme un essaim d'abeilles.
Le gars à coté a cessé de meugler.
L'odeur inconnue acre et puissante agresse sa gorge mais il ne peut pas tousser.
Il a deux petits points rouges de sang coagulé sur la veine jugulaire.
C'est là qu'il a eu peur!
Les insectes recouvrent maintenant son corps.
Le feulement d'une respiration surnaturelle soufflant dans sa nuque n'a pas arrangé les choses.
Il est inondé d'une sueur glacée. La sensation de froid est réelle. D'ailleurs, un petit halo de buée s'exhale faiblement de sa bouche.
Sa trouille lui fait murmurer une pitoyable prière. Dieu est partout parait-il!
Il renonce aussitôt à l'envie de supplier: A quoi bon vivre debout pour crever comme un cloporte.
Pas bouger, négocier!
Il parait qu'avec Satan on peut!
Parce que c'est LUI qui est là: L'homme invisible lui, se déplacerait sans diptères.
La communication télépathique s'engage:
-"deux cartes! demande Tom
- servi, répond Satan
- je me couche, dit Goddy.
- prévisible, ce n'est pas le première fois que le bricoleur concepteur du monde en six jours s'en va voir ailleurs s'il y est, pense Tom en annonçant:
- Je vois!
Lucifer abat, une par une, ses cartes:
Quinte flush!
-pas mieux"
Le rai de lumière n'est pas le jour! Il se met à tourner comme un vortex maléfique. La gravité crée la matière. La lumière devient feu. Une boule de feu qui a faim et qui veut se nourrir.
Elle pénètre par sa bouche étonnée.
Il s'est consumé longuement et douloureusement par l'intérieur.
Mergez-party chez Satanas
Carbonisé quand le rire satanique a envahi l'espace, il était assez fier de n'avoir pas crié comme le voisin.
Un bout de charbon recroquevillé comme un foetus sur un lit qui n'a pas brûlé, les mouches parties, le silence et l'odeur de l'enfer demeurent!
Tapis!
Coupé au montage: Le légiste n'a pas eu l'idée d'estimer le poids du mort: 21 grammes manquent à l'appel.
Le poids de l'âme.
L'âme de Thomas Benjamin Dunid entrera dans le corps de Alex Cessif, symbole de sa résilience et de sa seconde vie durant laquelle la défonce viendra des endorphines naturelles du sport.
.....à l'excés!
Mais c'est une autre histoire......
Car on ne change pas, on devient!

5 commentaires:

charivarii a dit…

tant de choses
j'avais déjà tout lu
il y a quelque temps

je retiens l'émotion qui me prends à la gorge
certains passages, certaines phrases, sont ... puissants

et toujours cette touche d'humour (parfois moir), de dérision et ... beaucoup d'humanité

Carole a dit…

j'ai tout lu.... et suis drôlement émue. de ce début qui est une fin et de cette fin qui est un commencement... Beaucoup de pudeur dans l'humour. Très beau, très fort et cette honnêteté avec soi même : Un vrai cadeau pour les autres. j'ai les yeux embués... pas la force d'en dire plus, il est tard. bonne nuit.

dusportmaispasque a dit…

@ charivarii: J'ai mis les textes dans l'ordre et retiré les gros mots en soldant ma colère pour rendre présentable ce blog qui, depuis déjà quelques temps, est bien fréquenté.Et je ne parle pas de quantité.
@ Carole: Merci de t'être infligé ce pensum. Ton commentaire aussi m'a ému.
Merci les filles! je crois que nous n'aurons pas d'autres "courageuses"
Merci de tout coeur.

Anonyme a dit…

magnifique lecture
merci
Sophie

Anonyme a dit…

je comprends que tu aies eu envie que je lise ce texte.

Un texte dense magnifique dont on ne sort pas indemne.Une écriture parfois en volute( un lettre un plus et c'est pas faux non plus) riche, parfois jusqu'à l'écoeurement Il faut s'accrocher pour ne pas tomber dans tes abîmes qui s'ouvrent sous nos yeux en larme.
J'ai rempli une page de tes mots, de tes phrases tantôt belles, fortes émouvantes parfois drôles... une mise à nu drapée de mots.
Il y aurait tant à dire sur ce très beau texte...

Merci de ce partage
Moranivero

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