mercredi 12 janvier 2011

De la relativité des évènements!

Luca Giordano, La mort de Sénèque, vers 1684 huile sur toile 155 cm x 188 cm © [Louvre.edu] - Photo Erich Lessing.

Un deuil renvoie à d'autres tristesses y compris celles des ruptures, ces autres douleurs de deuils sans défunts, et la peine donne de la vertu aux disparus, aux passantes, qui sont les passeurs vers la vie d’après. Résilience ou paradis, enfer ou limbes pour celles et ceux réfractaires à tourner la page, refermer le livreLes sujets se suivent mais ne se ressemblent pas. C'est la vie qui est indécente: un ami parti discrètement, un sage assurément, mon ami Pierrot.




"- Pierrot est mort!"
La cloche se balance au beffroi* de l'église et le curé d'un coin des Landes a hurlé à la cantonade:
 "-Pierrot est mort!" 
Et vlan! La cloche s'en tamponne le bourdon: "Ding-dong" et refrain. Parole et musique synchro du professionnel de la confession en relation directe avec son fournisseur: L'hôpital.Il a jeté la nouvelle en pâture aux clients devenus public et à la salle de restaurant devenue scène de théâtre.
C'est un peu en avance: Soixante ans pour Pierrot et moins une pour les douze coups de midi.Le plongeur, le pizzaïollo, les serveuses et le chef sont sortis des cuisines dans une hiérarchie inversée devant les convives stupéfaits et Jeannot a quitté son comptoir délaissant la clientèle.
Un peu plus au nord et toujours au Sud-Ouest dans la ville de B., le téléphone a sonné et donné la même nouvelle.
Thomas Benjamin Dunid a mis trois mois avant de se décider à décoller les posters de la chambre du fond désertée par l'ado précoce à voler de ses propres ailes.
Pierrot c'est, c'était, pour certain un record à six chiffres au flipper du Bar de la Place sans que son café n'ait eu le temps de refroidir.
Pour Tom B. Dunid c'est, c'était une pointure en littérature. Ils se rencontraient "par hasard" chez le bouquiniste attirés par les ouvrages improbables entre de vieux Gérard de Villiers et des Maurice Genevoix oubliés. Ils entamaient, sur les marches de l'office du tourisme, des conversations impromptues de « Son Altesse Sérénissime » à  «Raboliot »dans la cohue du déballage des camelots du marché estival.
Il a juste un peu oublié, Tom, juché sur l'escabeau quand il entendit la nouvelle, la décolleuse de papier peint remplie d'eau chaude qu'il tient à la main. Attention à la marche! Le ridicule ne tue pas, il mouille seulement.Un fois sec, il fallût choisir entre l'envie d'être là-bas et l'envie d'ici: Assister au premier match du fillot qui réclame "son daron" pour l'accompagner au tournoi.Des deux imprévus il a choisit le devoir parental, le terrain de foot, la senteur de la pluie et les odeurs de vestiaire car "L'amitié à moins besoin de réciprocité que l'amour paternel et je n'ai pas d'amis! Enfin, ils ne savent pas que je les aime, mes amis imaginaires, surtout que je n'hésite pas à les égratigner" pense Tom.De l'amitié il n'a que le  souvenir des asymétriques, de celles qui vampirisent. Celles des ados en travaux. Celles des entrepreneurs du chantier de la vie et d'un commerce inéquitable avec une identité à construire et la première pierre posée sur la mouvance du sable. Autant dire un temple sans idole à bâtir sur les fondations de l'affect.« Ce temple du "qui se ressemble s'assemble"je le regarde de l'extérieur. Je m'interdit d'y entrer avec mes névroses où les autres disciples ne me renverraient que le reflet de mes propres carences. Durant des années je ne rencontrerais que des miroirs. Puis un jour lointain je saurais que je peux enfin franchir son seuil. » pense Tom. Profession de foi de l'époque, à méditer encore aujourd'hui.
Les souvenirs de Tom font du ricochet entre les deux rives de la mémoire et du présent:
Au présent,sur le bord du terrain de foot, il doit trancher des disputes de "hors jeu", lui qui n'a jamais compris cette règle de base,entre un public aussi clairsemé que la pelouse et les parents afficionados.
Au passé, à l'étal du bouquiniste avec Pierrot, l'amitié était muette, tacite ou imaginaire, épisodique et réconfortante. Unilatérale peut-être. 
Sans doute que là-bas les clients ont sortis les pizzas en fin de cuissons, éteints les feux des fours et du piano, réglés les additions qu'ils avaient eux même établit à l'aide du menu et laissés des pourboires.Il voit son héritier courir sous la pluie, glisser dans la boue, sortir du terrain et se voit lui faire honte en le couvrant d'un poncho devant ses potes, sur le banc de touche. Il a toujours peur que ce grand corps dégingandé de presque homme  perde un os à la poursuite d'un ballon ou s'enrhume sous la pluie.
Pierrot, c'est, c'était l'un des rares dont la notoriété ne se pesait pas en gramme d'alcool mais en tonne de bouquin qu'il avait lu. Pas de quoi faire une icône pour Tom juste concevoir du respect pour la sagesse de cet homme qui avait, pour de mystérieuses raisons raisons sentimentales, quitté sa réussite de banquier Lyonnais prospère pour une vie plus petite de boulanger déraciné propriétaire d'un terrain et de deux ânes sur la route de M......
Le match est perdu sans tristesse, "l'ami " est parti avec sa sagesse.
Tom a son compte de statues. Pourtant, il a envie de poser une gerbe discrète aux pieds de celle-là.
Un peu plus au nord, un peu plus tard, il y en a un qui chausse ses rollers pour un moment de silence hors de la maisonnée indifférente et bruyante, seul moyen de s'enfuir pour un dernier tête à tête.
Le trottoir de l'avenue Thiers est couvert des feuilles mortes de "Prévert et Cosma" comme un paillasson à l'entrée du monde de "l'en dessous".
Tom B. Dunid s'arrête entre les deux rives sur le Pont de Pierre. Au mitan du monde virtuel où coule son sang rive gauche et, rive droite, celui du monde réel où réside l'enveloppe de chair. Au milieu, entre le maelström de l'en bas où s'agite la Garonne et le ciel entre chien et loup, déchiré de cirrus du monde de l'en haut.
Il y a, à l'intersection de ces deux médianes, l'alcôve du temps suspendu où il aime à rêver et où peut-être  le monde absurde respectera une minute de silence. 


Quelque part en Absurdie à la frontière de la relativité des évènements des grosses peines et petits inconforts peut-être que l'on trouvera à nouveau du Lindt 99% à Karouf.

En tout cas le record de Pierrot sur le flipper du Bar de la Place à L... n'est pas prés de tomber: Le taulier a débranché la machine!


*Je sais : pas de beffroi dans les Landes mais si t'as une idée pour m'éviter l'assonance entre cloche et clocher, je prends!

7 commentaires:

francoise D. a dit…

bougre de bigre..quelle idée!!!débranche...

sable du temps a dit…

" Pierrot est parti au clair de lune "... il te passera peut-être un mot!
J'aime bien campanile...mais c'est pas franchement landais non plus !

Colo a dit…

Voler le temps de lire dans l'alcôve.
Ricochets de la mémoire.
Une amitié réconfortante....un beso.

Myel a dit…

Je comprends mieux en te lisant pourquoi tu m'indiquais tantôt : chacun ses deuils ! Y a t'il des deuils qui s'opèrent sans trop nous arracher ce qu'on a d'âme ?

dusportmaispasque a dit…

@ Françoise D: Cépafô: j'ai débranché la litanie finale qui alourdissait l'ensemble d'un manichéisme inutile. C'est mieux?

@Sable du :"Campanile": trop long. Quatre syllabes déséquilibrent une phrase en moins de temps qu'il n'en faut à PPDA pour recopier un bouquin(voir Blog it).En plus ça fait hôtel non? ou alors Toscane!"On dirait le sud".
Colo: t'as repéré la seule phrase "intéressante" de cet hom(me)mage.

@ Myel:
- je rebondissais en effet sur le tien.
- oui!

sable du temps a dit…

le deuil ne laisse indifférent que celui pour qui on le porte. On dit porter le deuil, quelle horreur, faire son deuil n'est pas mieux...Laisser des plumes dans ce genre d'aventure permet de se reconstruire, non?.Désolée, je m'exprime très mal...

dusportmaispasque a dit…

très bien dit au contraire.
(en même temps je sors du spectacle de Romain Bouteille, ça rafraichit)

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