jeudi 9 juin 2011

Et puis Jorge est mort!


Guernica, Pablo Picasso.

Cours Dupré de Saint Maur, prés de la base sous-marine il reste des pavés.
Le vieil homme traverse le pont de métal qui enjambe le pertuis entre les deux bassins. 

Il se souvient des années jeunes.

Il se souvient qu’il fut, soldat de la jeune république Espagnole, chassé de Guernica par les balles de Franco et les stukas d’Hitler sous le regard impassible de l’Europe. 

Il se souvient qu’il passa deux hivers au camp d’Argelès à regarder mourir des enfants, des femmes et des vieillards. Chaque mort était une solution au problème encombrant le gouvernement de la troisième république, "accueillant et généreux" qui ne savait que faire de cette marée humaine. Alors on leur fournissait les pompes plantées à quelques mètres de la mer les abreuvant d’eaux salées et leur "permettait" de dormir sous des abris indignes et précaires enroulés deux à deux dans des  couvertures entre la gale et les poux. 

Il se souvient des paysans locaux qui venaient choisir les survivants, fouillant dans les bouches les dents saines, tâtant les muscles des plus robustes de cette main d’œuvre gratuite à leurs champs offerte. 

Il se souvient des deux années qui suivirent passées à la construction de la base sous-marine et des coups de crosse des gendarmes français le matin à 3 heures au camp de Saint-Médard en Jalles, puis des 12 heures de travail aux ordres des maîtres d’œuvre nazis et sous les bombes alliés intervenant juste un peu tard. "Ange clandestin" sauvé des griffes de sataniques bourreaux. 

Il se souvient de la libération, pas pour tout le monde.

Il se souvient des passeports sans pardon de Franco et des menaces à peine voilées pour les candidats au retour.  
Rien n’a vraiment changé pour les bannis. L’exil, la traversée, des Pyrénées, des Alpes ou de la Méditerranée et, pour ceux qui survivent, l’espoir, au mieux d’être parias et sans papiers ici, ou étrangers là bas sur leurs terres natales.




Je sors de la base sous marine où vient d’être projeté le film de Céline Alcazar « Petite rue de Saintonge » déjà vu  à l'Utopia. Franco ou Mussolini  avaient lancé ce créneau des petits métiers : « Rempart contre le communisme » validée par le monde libre et aveugle autorisant toutes les futures dictatures  des Somoza, Videla, Pinochet et consorts. 
Rien ne bouge, alors "qu’on sort" à peine de cet autisme pour aussitôt les  remplacer par les dictatures des : « Rempart contre l’islam »autorisant les KadhafiSaddam etc, etc …..

Il reste des pavés cours Dupré de Saint Maur et dans les pas du vieil homme aujourd’hui disparu, je passe sur le pont du pertuis à coté de la vieille écluse. 
Ce vieil homme, je me souviens de lui.
C......0, instituteur là-bas, maçon ici, que nous visitions le dimanche à la lisière des marais de Bruges. Du haut de mes six ans j’ignorais ce que nous faisions-là.
Je patientais en apprenant à lire dans les pages de « L’humanité » les bonnes feuilles de « Pif, le chien » et de « Prince Valiant » tandis que les "grands" parlait avec des voix basses de conspirateurs. 
Aujourd'hui, je sais!
Je relève mon col frissonnant de froid ou d’effroi  rétrospectif : j’aurais pu devenir communiste. J’ai hérité du Solex de C.......0 et je suis résistant…au chaud et froid.

Elliot, le chien, cet ami accompagnant, renifle les plantes rudérales, ces fleurs de pavé capables d’écarter les artefacts les plus solides pour que vive la vie.
Les émigrés, les exilés et les bannis sont ces plantes rudérales et, désormais nous élisons en alternance, des poseurs de pavés sortis des urnes qui changent d’avatars pour exploiter la détresse avec quelques variantes. Rien ne change! Il y aura toujours des pavés pour écraser l’espérance.  Il y aura aussi et toujours des fleurs de résistance. Les fleurs de ceux qui se taisent, de ceux qui chantent, de ceux  qui écrivent.

......Et puis Jorge Semprun est mort!

6 commentaires:

sable du temps a dit…

... Et puis je me souviens de cette famille Pablo: la petite soeur affolée à vie par les bombardements à Barcelone, la grande soeur Maria-Niebe devenue " la mère", les deux frères, dont Lucien, qui ont laissé l'Espagne, chassés par Franco. Réfugiés, un temps en Béarn, ils ont repris la route et sont arrivés en région roannaise ... désorientés, mais libres.
Cette famille a su transmettre son sens de la vie de l'espoir et du combat pour une existence meilleure, plus juste et sans haine.
Lucien Pablo, mon grand-père maternel, mort depuis longtemps accueille son ami Jorge avec les honneurs qui lui sont dûs, je le sais.

Myel a dit…

Merci d'avoir écrit un billet pour cet homme là ! Un de ceux qui nous réconcilie avec notre conscience quand celle-ci veut à tout prix s'encanailler dans le morose ou le banal du quotidien.

Mrs K a dit…

"De los veinte ya no conservo la incertidumbre pero sí las ilusiones".

Jorge Semprún, escritor ambilingüe francés-español, ministro de cultura con Felipe González, fue recibido con uñas por la derecha española por ser "el franchute afrancesado" y considerado siempre en Francia como "el rojo español". Una palabra resume su vida: COHERENCIA.

Merci pour lui, merci pour les Républicains et tous les autres

dusportmaispasque a dit…

Avoir vingt ans à Buchenwald et garder les illusions faut avoir un gros mental.
Il avait des raisons pourtant jamais n'écrivit la haine, juste la mémoire.
Merci aux trois passantes.

Colo a dit…

Magnifique affiche!
La photo de la partie supérieure me rappelle tant d'autres trouvées dans des boîtes en fer blanc à la mort de mon beau-père.

Serge Pradoux a dit…

Belle et bonne réponse.
Je n'ai rien ajouter.
Si: bonne année !

Messages les plus consultés

Archives de blog