jeudi 29 décembre 2011

Saturne dévore ses enfants et il commence par les vieux


Celui de Rubens. Musée du Prado
Au début des années 2000, Bordeaux est un gigantesque  chantier où les déplacements motorisés sont difficiles et ceux à vélo sont compliqués à cause des vols. Dans les deux cas, rendu à destination, on ne sais que faire de son véhicule. Reste le roller.
Le déplacement à roller est encore dans la zone de tolérance de la maréchaussée et de l'entre-deux législations piéton/cycliste. Grâce à la bonne volonté de la mairie et le travail de l'assos Air tout est permis ou presque.

Sens interdit, trottoir. Rollerman  improvise: s'accrocher au bus dans le faux plat montant de la rue Fondaudège, d'une traction sur les bras quitter ce bus qui s'arrête et s'élancer vers le pare-choc de la bagnole à portée de ses petites mains ou bien saisir d'un revers le passage de roue, le corps dans l'angle mort du rétro pour s’assurer la neutralité du chauffeur, sauter les nids de poule et les séparateurs de voie, redevenir fœtus en position de l'œuf dans les descentes entre les voitures, tortiller du cul dans les relances, glisser des huit roues, chercher la sensation forte qui lui fera oublier sa destination et cette chape de plomb qui va l'écraser, lui désintégrer le moral pour les jours à venir.
Rue Ulysse Gayon il y a FR3 mais aussi la maison de retraite.
Trompe-la-mort s'est raté: il arrive intact à destination! Quittant son habit de voyou, il retire son bandana, déchausse et sort de son sac à dos des chaussures civilisées. Poumons en feu, de l'adrénaline plein les veines, il franchit le seuil. Tête basse de la honte d'être valide dans ce monde de vieillards. Le mollet agressif pourtant mais les jambes de flanelle des peurs précédentes ou de l'épreuve qui l'attend!
Rue Ulysse Gayon il y a l’Ehpad, rayon mouroir. Sa maman y compte les heures. 
Ce ne sont pas les meilleures.



Le couloir.

Aux murs sont plaqués les images pieuses de la vierge improbable et du nudiste crucifié comme des pubs indécentes pour le grand voyage organisé, option paradis pas marrant.
Moïse est là lui aussi, barbu majestueux. Il a les tables de la loi sous le bras et il file les chocottes à tout le monde. Ses sourcils froncés sur son œil sévère semblent annoncer l'ultime comptabilité. La balance des péchés et des repentances qu'il refilera à son pote St Pierre ou à Cerbère selon les cas et les confessions.
Tom progresse parmi les mourants sur les brancards et les sursitaires en déambulateurs. Il y a sans doute parmi eux des héros ou des lâches, des saintes et des catins et, plus surement, des ordinaires. Comme si la vieillesse donnait à nos bassesses la vertu de l'oubli. Rien ne transparait dans ce monde courbé, vaincu et fatigué.
Sans doute sa trouille le rend-elle primaire, binaire, manichéen.
Dans une chambre entrou'verte il aperçoit malgré ses œillères un squelette relié à la vie par le mince fil de la perfusion. La mort ne connaît pas le Bluetooth.
Il gratte sa barbe de deux jours. Ses joues crissent comme une biscotte que l'on beurre. Autant dire un vacarme dans ce silence: Dérangés, les glissements de ces fantômes en déplacement s'interrompent.
Il contrôle par dessus son épaule s'il n'a pas déclenché une crise cardiaque et repart, gêné d'être vivant. Une odeur de soupe, d'excréments et de javel flotte dans l'air. Les femmes de service ont en permanence des seaux et des serpillères pour chasser les odeurs comme un combat symbolique et inlassable du bien contre le mal. Il a beau s'isoler dans son autisme à vocation salutaire cela ne suffit pas. Il sait qu'elle va, comme tous les jours, éteindre cette télé qui s'allume à "Derrick" et finit à "Questions pour un champion" puis confondre les prénoms des frères et sœurs pour finalement le reconnaître et le nommer.
Pourtant, le long du couloir qui conduit à la chambre de sa mère il ressent une inquiétude étrange et nouvelle.
Son esprit mystérieusement opportuniste reconstruit les premières années comme une échappatoire. C'était les années de la douce dépendance, celle d'avant la coupure du cordon.
A 18 ans, il subissait le pouvoir de son entre-jambe, conduisait sa moto payée avec les jobs d'été et suivait sa queue comme un chien suit sa truffe faisant fi de l'inquiétude qu'il lui causait autant en partant enthousiaste qu'en revenant meurtri. Elle le soignait encore et encore.
Et lorsque qu'elle s'apercevait que les griffures ne devaient rien à ses chutes à moto mais plutôt aux rencontres avec quelques tigresses, la femme libre s'effaçait devant la mère, un sourire étirait ses lèvres, à la commissure pointait une légère fierté maternelle, une indulgence pour ce gamin qui croyait être un homme alors qu'il n'était qu'un marteau-piqueur.
Sa vie progresse à reculons tandis que ses pas le rapprochent de sa destination.
Au sol, des marquages et des codes couleurs organisent la circulation entre le réfectoire et les chambres, des sanitaires jalonnent comme des cailloux le parcours de ces petits Poucet incontinents.
Des lisses où s'agrippent des mains tavelées, ridées longent les murs comme le bastingage d'un navire immobile définitivement à l'ancre.
Il accélère le pas et le film de son adolescence impatiente, sans succès, sans excès, disciplinée, obéissante et boutonneuse.
Son angoisse grandit, son enfance se recroqueville sur des odeurs de cannelle et de pains perdus.
Il a dix ans.
Ce sont aussi les tartines du quatre heures, redoutables: du pain huilé coté croûte et frotté à l'ail autant dire la solitude dans la cour de récré.
Les passagers des coursives deviennent des ombres translucides. Il fait un pas de coté pour éviter de traverser ces hologrammes.
L'angle du couloir.
Il tourne, la chambre 112 approche. Une main géante fait des nœuds avec ses entrailles.
Cinq ans.
La tête dans les jupons tandis que sur le feu, la cuisinière "tourne" le riz au lait la gousse de vanille et la fleur d'oranger. Encore quelques mètres.
Trois ans.
C'est sa main inquiète sur son front brulant, le Vick's et le camphre pique ses yeux.
Les premières années.
Les toilettes à la lanoline et les senteurs d'amande douce.
Quelques fauteuils roulants sont rangés dans un recoin tel un parking improvisé.
C'est là!
C'est l'heure!
Il frappe.
Lorsqu'il franchi le seuil, c'est un enfant fébrile qui marche à peine:
-" Maman, t'es là?"

Et, c'est un embryon qui tombe sur le sol.
Cordon coupé.
Définitivement!
Elle est là.

Mais elle est morte!"


Alex C."Le labyrinthe de Faust"

5 commentaires:

sable du temps a dit…

C'est malin, j'ai les yeux qui piquent, là.
et la gorge qui serre un peu.
Ann Onym a connu l'expérience de Tom (les croûtons à l'ail en moins, mais l'huile de foie de morue en plus), le couloir tord-boyaux de l'hôpital, la porte frontière " vie-mort ", et la sensation de délivrance mâtinée de culpabilité, mais je crois qu'elle a refusé les souvenirs histoire de se dire " faut pas craindre tout passe ".
Ne sommes-nous pas que de passage, Alex ? ( avec de la pommade Vick's qui sentait bon, sur les bronches , et la bourre de coton par-dessus pour tenir bien chaud ).
Finalement, c'est bien ce que je disais : incommensurable tristesse des derniers jours de l'année.

Colo a dit…

Ces espaces fermés des derniers moments, ces odeurs inoubliables, oui, surtout ces corps qui ont été si fiers...larmes moi aussi.
Mettons un peu d'amandes douces sur nos âmes.

dusportmaispasque a dit…

j'l'f'rai plus. Le prochain texte sollicitera d'autres glandes que les lacrymales...

Mrs K a dit…

Tiens les grands esprits se rencontrent, on doit avoir la nostalgie filiale en cette période de l'année.
Des bisous

Ann Onym a dit…

c'est bien.

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