vendredi 13 janvier 2012

L'état des lieux.

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Je sortais des souvenirs croisés du livre " Vent contraire" et du film "La tête en friche":
Souvenirs/rangement/arrangement.
"Émile Honoré Laforêt. Promoteur immobilier."annonce la devanture.
 La plaque professionnelle est bien connue sur la place de Bordeaux et d'ailleurs.
Son père, Germain, longtemps en friche et cultivé sur le tard par Zola et Balzac, l'avait affublé des prénoms de l'auteur de "La fortune des Rougon-Macquart" et de celui de "la Comédie humaine" comme si, les lisant, il s'était obéré de son inculture auprès des deux auteurs.
 Il a bien pris sa revanche l'Emile!
Sur la cruauté de ses lointains camarades de primaire moquant son prénom suranné et sur son hérédité paysanne avec l'ambition gardée de posséder la terre, de déboiser la forêt et de lotir.
Ce matin, pour empêcher sa tête d'enfler, il revient à l'origine de son métier: un modeste état des lieux avant la visite des candidats à l'arnaque.
La maison, petite, mal foutue, invendable, lui, la vendra.
"Facile" se dit Émile sans se douter de ce qui l'attend. 
Dès l'entrée les murs lui compriment la poitrine. Décidément cette bicoque sent la  défaite. Le salon et surtout les chambres ravivent  des douleurs fantômes comme autant de pièces à conviction. Absentes de la scène de crime, les photos d'un bonheur assassiné dessinent des abîmes blancs sur les murs et des précipices du coté du poumon. Dans la maisons dénudée,impudique et vaincue, les sons ne se cognent plus contre les meubles comme des bruits aveugles et rebondissent sur les cloisons. La toise du petit dernier, qui grandira ailleurs avec un autre père, réveille en lui l'ancienne peine enfouie des enfants coupés en deux par des jugements de Salomon.
Les murs se rapprochent et le plafond descend. Titubant d'ivresse sous la douleur qui l'assaille, il se précipite vers les volets en apnée pompant de l'air pour vaincre sa panique et sa claustrophobie.
Rien à faire: les cadavres sortent des placards. D'avoir  refoulé l'inondation un peu trop souvent durant ses nuits interminables où il s’endort épuisé  entre les mâchoires de  l’aube et de l’aurore, le  barrage fissuré, est en train de lâcher prise sous les coups des trop nombreuses nuits peuplées de spectres. 

Affutés  de séquelles, les rires d'enfants envolés du nid taillent le silence, la chair et l' âme où se réfugie sa mémoire bannie. Passif et écartelé entre leur vie qui prend l'eau et elle qui se noie, cette nuit ou celle d'après, Émile a quitté Angel. Sans bagages vivants, affamé de cette liberté devenue solitude, lassé des soirées, abrutis d'alcool qui dévoraient les journées où les mômes comme des singes savants amusaient les faux amis. Sans doute Émile s'est-il laissé cueillir par la mystérieuse chimie de l'air emplissant la maison ou par une image invisible dans le carré blanc d'un portrait décroché,  victime de ses micros sommeils où l'esprit assoiffé de souvenirs s'abreuve une dernière fois aux sources venimeuses de la mémoire.
 Un objet tombe et résonne sur le plafond.
"-Un grenier" se dit Émile," il y a un grenier!"
L'ultime épreuve du fourre-tout déchirant emplis des bibelots de l'enfance.
"Des souvenirs, tu parles" se dit Émile dégrisé, en poussant la trappe en haut de l'échelle de meunier.
 Oublié dans la pénombre sous une poutre, un jambon sèche, pendu.
 L'imitant,  en suspension sous une corde, tournoie lentement autour d'un tabouret renversé 
le corps d'un homme avec le visage d'Emile

3 commentaires:

sable du temps a dit…

Plus la douleur et l'angoisse augmentent, plus la pièce rétrécit et l'étouffe, c'est un concept à la Boris Vian qui fait froid dans le dos.
Se souvenir est parfois un exercice douloureux.

Chonchon a dit…

C'est un mur inca la photo ?

dusportmaispasque a dit…

Voui! Celui des souvenirs bien tassés où parfois l'on se cogne.

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