dimanche 5 février 2012

Forêt d'Iraty.



Ces derniers temps, au prétexte de l'hiver, je n'exposais plus mon petit corps à la froidure. Sans doute avais-je enfin cessé de me détester ou n'avais-je plus nulles fautes à expier.
De cette posture nouvelle, j'excluais la faiblesse honnie des matinées sous la couette et la perte de ce que Nabokov, page 156 de "La Vénitienne",  nomme " la force physique de l'âme": la volonté! 
C'est dans la moiteur du déni que je cédai ma vigueur et ma sveltesse au tyran de la paresse,  en contrepartie  du repos d'un guerrier sans victoires.
C'était sans compter sur le retour du démon.
Déjà trop de matins que je n'étais plus en mode "saut du lit, douche froide, et en route vers de nouvelles aventures!". La dernière femme a calmé ma colère et il y a belle lurette que ma belle luronne, puisant de ma sève la ressource, m’a fait lâcher prise. Chaque nuit, j'entrais dans l'être abandonnant le paraître un sein dans chaque main.
Désormais, c’est en bas débit que je me reconnecte à la vie le matin.
Le temps existentiel des, où suis-je? Qui suis-je? À quoi bon? Précède le temps physiologique, pipi, popo, tidej, etc, et je suis rarement au bureau avant onze heures.
Chalets d'Iraty-Un dimanche-Un matin par moins 18º
Iraty, c'est dans les Pyrénées, pas très haut: 1300 mètres, mais ça serre.
"Destinée
Nous étions tous les deux destinés..."
Dans un groupe, faut un boulet et dans le panel des occupants du chalet il y en a un qui se réveille avec radio nostalgie et Guy Marchant, alors nous aussi!
Avant que de subir le revenant Cloclo-Alexandriiiie-Alexandraaaa, je suis preum's sous la douche sans commettre de meurtres. Puisque c'est mort pour le ski, ce sera raquette pour tout le monde! J'accroche ces palmes des neiges comme je l'ai vu faire dans "Le dernier trappeur". Juste à temps pour m’éviter Rika Zaraï en train de bramer dans la cuisine, j'entame le sentier sous les vannes des potes avec une démarche de pingouin.
Au premier lacet, déjà seul dans un monde de couleurs et de silence, je mélange affaiblie par les mélancolies du matin Henri Pourrat et Guy Marchant, "l'hiver est le manteau des pauvres" et "nous étions tous les deux destinés" Certes!
Sous les  fayards, le démon attendaient.
Lui seul savait que d'efforts, de sueur et de désirs j’avais la faim:
De Madrid  au Vignemale, le souvenir des deux derniers marathons me semblait être des archipels insondables s'éloignant dans le sillage du paquebot de la vie pas-que-belle des feux rouges, des places de parking à trouver et des frigos à remplir. 
Je cours! 
Banni, je cours! 
Étranger à ceux qui marchent, je cours! 
Poursuivant ou poursuivis du bonheur ou du démon, gourmand de l'un , fuyant l'autre, devant ou derrière l'autre moi: Arnaud Stalgie. 
J'ai sur les talons  un fantôme diurne sans ombres et sans respiration dont les raquettes claquent. Je relègue à l'horizontale sur mes épaules les bâtons ralentisseurs qui servent alors de support à mes bras.
Mon ombre est "celle d'une croix".
 Je cours!
Le soleil tire ses traits entre les branches pleines à craquer de neige. La poudreuse du chemin crisse et geint sous ma foulée. J'ai rendez-vous avec mon alter ego. Je l'aperçois, loin, fou et flou, ce jeune homme quinquagénaire à l'entrée d'une neuve décennie, membre enthousiaste d'un quatuor de vététistes.
Parce que la mélancolie est un pays et la mémoire un personnage, je le rattrape prévisible, époumoné et heureux à l'endroit de l'intemporel et à l'heure du souvenir.
 Je tombe dans les bras de cet ami retrouvé avec des abdos tout neufs et des cuisses en feu. Je revois cet adret, trop pentu pour pédaler dans l'herbe luisante de soleil, et nos vélos d'autrefois sont en travers sur nos épaules comme mes bâtons d'aujourd'hui. Nous gravîmes la pente intrigués par les silhouettes couchées de chevaux foudroyés. Dans un cromlech, comme sacrifiés au culte d'un dieu préhistoriques, des animaux surpris par l'orage ne restaient que les os recouverts de peaux dont les vautours avaient vidée les entrailles. Puis nous avons enfourché les biclous, débranché le cerveau et enquillé la descente retrouvant le monde de la verticalité mais à l'envers. Comme lors de l'escalade, le pédalage est impossible! Une fois les freins lâchés, nous devenons des projectiles, assis sur la roue arrière, le bide sur la selle et les bras tendus vers le guidon du marteau piqueur transmettant les chocs de chaque pierre. Arrivés en bas, étonnés d'être vivants, nous traversons le ruisseau dans une gerbe qui douche nos ardeurs.
Et "quand il croit tenir son bonheur, il le broie". Donc, asservie à  cette loi, l’image se dissipe et le passé se soumet.
En travers du chemin, Le ruisseau toujours là, calme encore ma ferveur, permettant la fusion avec la chaleur du présent et l'humanité du groupe qui se reforme.
Malgré "la confusion des sentiments" tiraillé entre le bonheur d'ici et maintenant et le plaisir de là-bas et d'ailleurs, le présent est bel et bien le cadeau. Présent/cadeau, c'est bon?Tout le monde est là? On y retourne!
À la recherche d'un gué, nous traversons sur des cailloux glissants un goulet du ru étranglé par ses propres méandres.
Vigilant à la rencontre de cet autre démon, celui de la lassitude qui me voudrait finir en compagnie de Michel Drucker sur un canapé rouge dans une lucarne un dimanche après midi. 
Auprès de l'âtre, dans les braises de l'abandon, dans la petite musique du renoncement, dans l'offrande du repos, je relirai "La Vénitienne". 
Puis, chuchoterai à Vladimir : "l'obsession, c'est l'ubac de la volonté!"

5 commentaires:

sable du temps a dit…

" Le temps d'apprendre à vivre il est déjà trop tard " ... mais peut-être pas pour regarder le monde et ses montagnes avec les yeux d'Elsa.

dusportmaispasque a dit…

Ah, ragon!
Peut-être qu'"Il n'y a pas d'amour heureux".
Surtout que pour Aragon Elsa n'était qu'un avatar et sa véritable muse, un camionneur de pissotière.
J'ai pas mal de copains coiffeurs ou fleuristes, camionneuse ou rugbyman que j'apprécie sans tenir compte de leur identité sexuelle, mais La folle qui n'assume pas ses amours, j'ai un peu de mal.
A la décharge (!?) d'Aragon je pondère mon avis car son époque n'était pas rose et sa plume résistante et honorable.
Même si sa notoriété doit beaucoup à Ferrat, Ferré et Brassens.

sable a dit…

oui, bien sûr, mais ça ne change pas le regard d'Elsa ! et pour moi, c'est ce qui compte, la vision d'Elsa( j'aimais bien sa soeur aussi, à Elsa pas à Aragon !).

Colo a dit…

Je vais pas essayer d'être maligne; juste te dire que plus je relis ton texte, plus il me semble sublime, - carrément.
Ce démon, celui qui t'empêchera d'être vautré sur un canapé rouge le dimanche, ne le laisse pas se détériorer, ou c'est toi qui...
Voilà tout.
Hasta pronto amigo.

dusportmaispasque a dit…

Fô dire, chère Colo, que mon alter ego (encore un) complice de ma vie (car pour tuer le temps, il me faut une complice) a, de sa patte de velours, retouché les maladresses, castré les phrases trop longues et vidé les redondances, donnant de la glisse à mon premier jet. Elle s'y connait en fluidité, cette jeune chatte!

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