mercredi 24 avril 2019

Voir Raoul Taburin et partir


Il est allé crier sur la colline : « je ne sais pas faire de vélo ! »


Face au vallon désert de ce village de la Drôme provençale Raoul Tabourin, sobre Poelvoorde, sans témoins aptes à comprendre son désarroi et entendre sa confession,  passe aux aveux : lui, le casse cou auteur d’une seule figure acrobatique exècre la bécane.  Raoul, depuis que son facteur de père avait retiré les petites roues, était en difficulté. Son vélo se mit à obéir à la loi des bicyclettes qui tombent. Impossible de trouver un équilibre sur cet engin de malheur et Raoul fit œuvre d’imagination, de subterfuges puis de mensonges pour ne  pas décevoir son père, ni la population du village vassale de la petite reine.
Crevaisons, déraillement de chaîne, simulation, tout était bon pour habiller cette vérité indécente et nue : personne n’a jamais vu le fils du facteur autrement que marchant à coté de sa monture, le guidon à la main ! 
Pourtant, il y a toujours le mur au bout de l’impasse! A bout d’imagination Raoul, retardataire,  entre en scène contraint en haut du verger avec les copains en spectateurs au bord de l’étang. La vérité plus effrayante que la peur, Raoul enfourcha la selle et lâcha les freins. Les lois de la physique et celle de la pesanteur aidant, notre cycliste tremblant dévala la pente du champ.
Plus bas, avec le talus pour tremplin et le lac pour réception,  il s'envola dans un  mystérieux double looping entre les nuages du ciel de Provence et la surface indulgente de l'eau. Il en jaillit glorieux,  trempé et indemne  dans le monde magique de Sempé.
C'est le miracle (et surtout l'explication scientifique) de la vie: une séquence carbonée complexe dans un solvant permettant l'évolution.

De retour au village, avec tant de témoins de son intrépidité, l’enfant promit à son père, mutique Grégory Gadebois qui n’en demandait  pas tant, de ne plus jamais enjamber une selle placée entre deux roues. 
Par ce malentendu providentiel qui le fit passer de l'anonymat à la notoriété,  comment refuser l'admiration des copains, des filles et du papa en se défaussant de l'apprentissage de l'équilibre et mettre fin du même coup aux  tricheries quotidiennes par excès d'honnêteté ? 
Nous, spectateurs de ce monde de dupes, savons que l'omission est le creuset où se forgent les plus solides mensonges. A l'entrée de sa vie sociale, Raoul ignorait ce détail et chaque tentative d'aveu s'en trouva interrompue par un baiser fermant sa bouche ou un haussement d'épaule détournant l' improbable vérité. Seule la nature est informée du désespoir de Taburin fils lesté de cette pesante incompréhension de l'effet gyroscopique qui fait tourner le monde, lui qui, précisément, devrait en connaître un rayon.
A force de désosser des bécanes pour éviter d'en faire, Raoul Taburin devint  synonyme de bicyclette.
Il entra dans sa vie d'adulte dissimulant sa maladresse dans le moyeu du mensonge stratégique bien au chaud entre l'habileté de la clé de douze et la dextérité du démonte pneu.
Mais plus jamais de vélo, promesse réitérée le jour de son mariage,-lumineuse Suzanne Clément - prétexte à raccrocher le cadeau du coursier flambant neuf avec guidon à moustache, jantes alu et double pédalier au mur de la couardise.

Seulement voila : l’usurpateur a une conscience ! Ce truc encombrant obstacle à une étreinte épanouissante dans les bras de Morphée.

Si la vérité est bonne à dire, le mensonge est épuisant. Le jour passé à inventer des stratagèmes pour enfumer son monde et la nuit à chasser les scrupules. Et, au bout d’une vie de dissimulation, dormir dans un cimetière avec les cadavres des mensonges dans tous les placards.

Quand Raoul, le contrefacteur marié,deux enfants et un petit vélo dans la tête rencontre son double, il  découvre enfin le seul confident qui puisse le comprendre et le libérer. Nous voilà mûr pour admirer l’amitié mystificatrice  du cascadeur qui ne sait pas pédaler et du photographe qui ne sait pas photographier. 

Le fin régleur de freins,  de cadre et de roues ne tourne pas rond et le photographe est fâché avec le mouvement.
Nos deux imposteurs vont- ils échanger en catimini enfin leur secret ?
La suite dans les salles obscures! La rencontre des deux usurpateurs par défaut, Edouard Baer en shooting à Ventérol, donne le second souffle à ce film qui ne manque pas d’air dans la chambre noire.
Vous en saurez plus sur la sortie de l’imposture par la métaphore du cycle. Au début, l'inoffensif malentendu du pédalier transmis par la chaîne du mensonge, démultiplié par les pignons de la forfaiture et l'on met pied à terre au chevet d'une situation gentillette  mais inconfortable content d'être démasqué. Le menteur épuisé souhaite le saut libérateur du dérailleur pour respirer enfin à plein poumons, belle comme un buste féminin pompant l'oxygène de la Provence, la vérité !

Alors et dusportmaispasque ?

Ben, je n’ai pas fait de vélo depuis  Iraty  l’an dernier alors  j’ai acheté un biclou et je pars "faire" la Véloscénie de Chartres au Mont Saint Michel sinon je vais passer pour un … usurpateur


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